Les prairies de 1945 à aujourd’hui : de la production de fourrages à la fourniture de services à la société
Auteurs : Michel Duru et Charlène Bouvier
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Article accepté le 19 mars 2026
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| Article mis en ligne le 30 mars 2026 |
Introduction
La prairie est, dans la durée historique, un objet difficile à définir pour les agronomes et complexe à délimiter dans l’espace pour les géographes (cas des landes, des estives). Elle a également été et est toujours un objet complexe pour la recherche en agronomie. Il existe ainsi une agronomie de la prairie qui s’est construite avec ses propres approches, concepts et méthodes, différents de ceux de l’agronomie des grandes cultures. Cet article veut retracer l’évolution de l’agronomie de la prairie et celle des finalités données à la prairie en fonction des différents contextes agricoles et écologiques depuis 1945. Nous nous limiterons ici au cas de la France, tout en mentionnant les emprunts faits à d’autres écoles de pensée et de pratiques.
Définition du mot Prairie
Elles résultent d’une interaction entre la végétation et les herbivores, sans la présence desquels la forêt occuperait l’essentiel de l’espace en plaine, ne laissant la prairie dominante qu’au-dessus d’une certaine altitude.
D’un point de vue botanique, elles sont composées le plus souvent de graminées et de légumineuses, et souvent de plantes diverses en plus faible proportion.
Cette définition très large englobe une grande diversité de prairies que les agronomes différencient selon leur composition floristique, leurs usages, leur productivité et leur durée. Un grand nombre de termes existe chez les éleveurs pour désigner ces surfaces (pré, parc, herbage, pâturage, pâture...). Même si les agronomes reprennent parfois ces termes, ils classent les prairies en trois grandes catégories pensées selon leur cycle productif : les prairies artificielles, les prairies temporaires et les prairies permanentes. Leurs définitions détaillées sont données dans l’annexe 1.
Malgré ce qu’elles laissent penser, ces expressions n’apportent pas d’informations sur le niveau d’artificialisation de la prairie. Déjà employé, dans un sens peu précis, par Olivier de Serres en 1600, l’adjectif « artificiel » utilisé pour décrire des prairies est un héritage des textes de la seconde moitié du XVIIIe siècle qui ont précédé (et préparé) la révolution agricole du XIXe siècle, révolution qui se caractérise notamment par la généralisation de cultures de légumineuses au sein des rotations en remplacement de la jachère. Les « fourrages artificiels » deviennent synonymes de « progrès » contrairement aux prairies permanentes, souvent appelées « naturelles » et jugées trop peu productives. Pour autant, ces dernières ne sont pas naturelles en ce qu’elles n’existeraient pas sans des interventions techniques fréquentes (fertilisation, gestion du pâturage, fauche, hersage...), parfois même intensives. Quant à leur permanence, il faut la relativiser. Si certaines prairies peuvent être très anciennes, d’autres sont plus récentes. Historiquement, les usages du sol ont beaucoup évolué et les prairies n’ont pas été épargnées. Le qualificatif de « permanente » doit être interprété comme un accent mis sur la durée d’implantation plus longue de la végétation des prairies permanentes. Tout comme l’usage des sols, la durée d’implantation nécessaire pour mériter le qualificatif de permanente a évolué au cours de l’histoire. Aujourd’hui, une prairie est considérée « permanente » à partir de cinq ans d’implantation selon les règles de la politique agricole commune en Europe (PAC). Dans les années 1950, une prairie temporaire restait implantée entre trois et six ans tant que son rendement était jugé suffisant. Les critères utilisés par les agronomes ont ainsi une dimension normative qui n’a pas forcément de signification biologique.
La prairie à l’époque de la « révolution fourragère » de l’après-guerre ? (1945 – 1960)
L’ouverture d’un nouveau champ de recherche pour l’agronomie
Bien qu’elle ait fait l’objet de travaux agronomiques au cours des siècles précédents, la prairie se trouve au cœur des enjeux agricoles et agronomiques au lendemain de la seconde guerre mondiale. Elle est perçue comme un moyen d’augmenter la production de lait et de viande sans détourner des denrées directement valorisables par les humains alors que la pénurie alimentaire sévit en France. L’herbe et ses racines sont également vues comme un moyen d’entretenir la fertilité des sols appauvris par plusieurs années d’exploitation dans un contexte de pénurie d’engrais minéraux comme organiques. C’est alors un tout nouveau champ de recherche qui s’ouvre pour l’agronomie française.
Les agronomes de la recherche publique calquent leur approche de la prairie sur celle développée par les agronomes britanniques dans la première moitié du XXe siècle. Le ley-farming qui consiste à intégrer dans les assolements, pour une durée variable, des prairies temporaires composées de variétés de graminées et de légumineuses sélectionnées et à les faire pâturer, semble alors particulièrement adapté aux objectifs donnés à la prairie. Dès 1946 à l’Inra, une équipe de jeunes agronomes dirigée par Jean Rebischung pose les bases de l’agronomie de la prairie. Tout est à créer : choisir les graminées et légumineuses à sélectionner, mettre au point les schémas de sélection, définir les critères de cette sélection, élaborer les méthodes d’expérimentation, déterminer les techniques d’exploitation, définir les critères de qualité agronomique des prairies et étudier la conduite du pâturage (Rebischung, 1948 et 1960).
Après des essais sur prairies permanentes et temporaires, les agronomes de l’équipe de Versailles élaborent le modèle agricole de la « chaîne de pâturage ». Ces essais mettent en évidence la différence de comportement entre les populations de graminées prairiales quant à leur date de départ en végétation que les agronomes nomment alors la «précocité». Cette dernière devient un critère de sélection central puisqu’elle permet de jouer sur l’étalement de la production d’herbe. Dans un contexte où le pâturage est considéré comme la méthode de récolte la plus économique, cet étalement est perçu comme le moyen de fournir au bétail une herbe pâturable sur la plus longue période de l’année possible. Mais l’irrégularité saisonnière de la vitesse de pousse de l’herbe oblige les agronomes à s’intéresser aux différentes méthodes de stockage des excédents printaniers ainsi qu’à la conduite du pâturage. Il s’agit de trouver un compromis entre les besoins du bétail et le rythme de croissance de l’herbe. Mais le manque de domaines expérimentaux limite grandement les possibilités de l’équipe.
Prairie permanente contre prairie temporaire, une réelle controverse scientifique ?
Ce modèle agricole ne laisse que peu de place aux prairies permanentes, jugées trop peu productives et de mauvaise qualité, qui recouvrent pourtant douze millions d’hectares. De nombreux agronomes, dont René Dumont, professeur à l’Ina et Louis Hédin, chercheur à l’Inra, encouragent alors leur retournement. Cela n’empêche pas pour autant Louis Hédin d’étudier les prairies permanentes par leur composition floristique en s’appuyant sur les acquis de la phytosociologie et de l’écologie pour enrichir l’approche agronomique encore très empirique et inadaptée à l’étude de peuplements multi-spécifiques et pérennes (Hédin, 1952).
En 1954, Pierre Chazal, conseiller agricole, et René Dumont publient La nécessaire révolution fourragère et l’expérience lyonnaise, ouvrage dans lequel ils présentent les résultats des essais menés depuis 1948 chez des éleveurs dans le département du Rhône sur les prairies temporaires (Chazal et Dumont, 1954). C’est dans cet ouvrage que René Dumont propose l’expression de « révolution fourragère » pour désigner le retournement massif des prairies permanentes afin de leur substituer des prairies temporaires introduites dans les assolements. Mais c’est un article de l’éleveur normand André Voisin de 1953 qui déclenche une importante controverse avec les agronomes de la recherche publique (Voisin, 1953). Voisin défend les prairies permanentes en argumentant qu’elles peuvent être facilement améliorées agronomiquement par une conduite adaptée du pâturage et une fertilisation conséquente (Voisin, 1953 et 1957). Il est soutenu par Léon Der Khatchadourian, ingénieur en chef des Services agricoles et inspecteur de l’Agriculture, qui étudie depuis les années 1930 la conduite du pâturage sur prairies permanentes (Der Khatchadourian, 1954).
Si les prises de position apparaissent initialement dogmatiques, les agronomes sont amenés à nuancer leurs propos lorsqu’ils s’intéressent à l’application des résultats de leur recherche. Dans leurs contacts avec les éleveurs, ils constatent les avantages qu’apporte la combinaison des différents types de prairies à l’échelle de l’exploitation. Ils insistent également sur la nécessité d’adapter les types de prairies et la composition botanique des prairies temporaires en fonction de la diversité des conditions climatiques et pédologiques locales. Dumont lui-même invite à la nuance dès 1954. « Dans l’état actuel de nos connaissances en matière de prairie française, il n’est cependant évidemment pas question de conseiller demain le retournement de nos 12 millions d’hectares de prairies permanentes (...) La solution optimum dépendra d’abord du micromilieu, et l’expérience locale des deux techniques d’amélioration de l’herbe apportera aux agriculteurs des éléments précieux de décision. Il est prudent de refuser tout apriorisme : soyons sportifs, le meilleur triomphera, et ce ne sera pas le même partout » (Dumont, 1954). La prairie permanente n’est pas totalement condamnée, en raison des avantages qu’elle peut avoir par rapport à la prairie temporaire dans certaines situations, mais aussi du manque de connaissances sur l’exploitation des prairies.
L’agronomie et son approche réductionniste en difficulté pour saisir la prairie (1960 –1974)
Un changement de regard sur les prairies (1960-1974)
Au cours des années 1960, les agronomes de la recherche publique et du développement agricole se questionnent sur la diffusion relative des prairies temporaires et du modèle de la chaîne de pâturage. Pour certains, les explications sont techniques. Les variétés doivent être améliorées. Des adaptations techniques doivent être proposées localement en fonction du contexte pédoclimatique. Les éleveurs n’auraient pas un niveau technique suffisant pour appliquer correctement les résultats de la recherche. Pour d’autres, les raisons se trouvent ailleurs, résidant dans les nombreux bouleversements qu’entraîne la modification d’une technique d’exploitation à l’échelle de l’exploitation agricole. La manière dont les éleveurs conduisent leur exploitation et dont ils prennent leurs décisions commencent à intéresser quelques agronomes qui se rapprochent alors des sciences sociales.
En fait, le regard sur la prairie marque un tournant qui va se traduire par la fin de l’accroissement des surfaces de prairies permanentes (encadré 1) et, surtout, par un changement de regard sur leur valeur fourragère. La raison principale est le soutien important de la politique agricole commune (PAC), qui se met en place afin de répondre à une demande croissante de produits alimentaires (consommation intérieure puis exportation). Cela va engendrer une profonde transformation du paysage, avec d’abord le développement rapide mais limité des prairies temporaires, qui va rapidement se stabiliser, puis du maïs, exploité en ensilage, et enfin l’effondrement des légumineuses fourragères (luzerne…) et le recul des prairies permanentes. Le cadre réglementaire se construit avec les catalogues de variétés pour les différentes espèces fourragères et une commercialisation de semences d’espèces pures.
L’intensification des prairies temporaires passe par les leviers de la génétique et de la fertilisation azotée. Les surfaces facilement accessibles, mécanisables, présentant des potentiels de production intéressants sont alors le centre de toutes les attentions.
Durant cette période, et malgré le soutien de certains agronomes au premier rang desquels André Voisin, la prairie permanente n’est plus vraiment à l’honneur. Les parcelles présentant des contraintes sont délaissées, exploitées à la marge, voire retournent en landes ou vers la forêt. Après être ainsi passé par un pic de près de 12,3 millions d’hectares à la fin des années 1960, les prairies permanentes ne recouvraient plus en 2005 que 8 millions d’hectares.
| En France, les surfaces en prairies permanentes n’ont cessé de croître au cours de la première partie du XXe siècle, passant d’environ 20 % à plus de 40 % de la SAU (Surface Agricole Utile) au recensement agricole de 1970 (figure 1). Ces surfaces correspondent très majoritairement à des surfaces en herbe, avec parfois la présence de ligneux, et qui ne font pas l’objet d’un retournement pendant une durée variable (6 ans au minimum pour la statistique agricole).
Plusieurs raisons expliquent cette augmentation quasi linéaire des surfaces de prairies permanentes. En premier lieu, la très forte évolution des habitudes alimentaires de la population a généré une forte demande de produits animaux. Face à la quasi-absence de l’intensification de la production fourragère par la fertilisation et l’amélioration génétique, seule une augmentation des surfaces a permis de faire face à cette demande, conduisant à la conversion de cultures, de landes et de forêts. En second lieu, l’industrialisation du pays et les guerres successives ont induit une forte diminution de la main d’œuvre et du bétail de trait[1] dans les campagnes, favorisant l’essor de l’industrie et des services. Le niveau encore faible de mécanisation et de motorisation de l’agriculture ne permettait plus de cultiver des surfaces importantes, provoquant ainsi la conversion des cultures en prairies. Si les évolutions au cours du siècle dernier ont été très importantes, la diminution de la surface en prairie permanente constatée au cours de ces 30 dernières années s’inscrit avant tout après une très forte croissance qui peut ou doit aussi nous amener à relativiser quelque peu les enjeux de cette évolution récente. |
Vers l’identification des facteurs de variation de la pousse de l’herbe
Les recherches entamées dans l’après-guerre prennent de l’ampleur en 1962 avec la création de la Station d’Amélioration des plantes fourragères de Lusignan dans le département de la Vienne. La jeune équipe de Versailles, dont Yves Demarly prend la direction, y déménage et y met en place les infrastructures et moyens nécessaires à leurs recherches de génétique et de phytotechnie. La polyploïdie et l’allogamie[2] des plantes prairiales, et la volonté de maximiser l’hétérosis, poussent les agronomes de Lusignan à importer dans la recherche française les outils de la génétique quantitative naissante à l’étranger. Dans l’obtention de nouvelles variétés, la qualité alimentaire occupe une bonne place mais la difficulté à la définir et la mainmise des zootechniciens sur cet objet d’étude rendent la tâche difficile aux agronomes.
Cette équipe approfondit également les premières recherches sur les modalités d’exploitation de la prairie qui posent des questions spécifiques en raison de la capacité de l’herbe à repousser après une exploitation et à la pluri-annualité de la prairie. En effet, il faut étudier les effets de la date de la première coupe sur la production et sur les cycles de repousse de l’année ainsi que sur le rythme de croissance de l’herbe des années suivantes. Contrairement aux agronomes des grandes cultures, ceux de la prairie ne cherchent pas à atteindre le rendement maximal en une récolte (une coupe). Ils doivent penser la production herbagère dans le temps et trouver un compromis entre production et pérennité. Pour cela, ils mènent de front recherche appliquée pour tester différents rythmes de coupe, et recherche fondamentale qui croise physiologie végétale et bioclimatologie pour identifier les processus biologiques intervenant dans la pousse de l’herbe et les effets du climat sur ces derniers (Gillet, 1969).
La revendication de la prairie permanente comme un objet agronomique
Louis Hédin poursuit ses réflexions épistémologiques entre agronomie, phytosociologie et écologie pour élaborer des outils permettant d’étudier l’évolution des prairies permanentes sous l’effet des techniques d’exploitation. En reprenant le concept de succession écologique, lui et Michel Kerguélen, agronome diplômé en sciences naturelles, tentent de dresser des séries évolutives de la composition floristique des prairies pour les différents contextes pédoclimatiques français. L’objectif est ensuite de proposer une classification agronomique qui permet d’associer à chaque stade d’une série évolutive des techniques d’exploitation permettant de faire évoluer la composition floristique vers une flore jugée de meilleure qualité agronomique (Hédin et al., 1972). Le manque de connaissances sur l’autoécologie et l’écophysiologie[3]. des différentes espèces prairiales et sur la compétition inter- et intra-spécifique au sein de la prairie limitent la réalisation d’un tel outil.
Michel Vivier, conseiller de la Chambre d’Agriculture du Calvados, s’inspire de cette approche et, dans sa thèse, revendique la prairie permanente comme étant un objet que seule l’agronomie peut étudier. Il met en avant les nombreuses nuances floristiques qu’entraîne la diverse intensité des interventions techniques mais aussi les finalités productives de l’agronomie qui diffèrent de celles de la phytosociologie, qui est dans une démarche d’inventaire (Vivier, 1971). Cependant, il peine également à tirer des conclusions pratiques de ses recherches en raison du nombre d’interactions qu’il identifie au sein des prairies permanentes.
Optimiser l’utilisation des fourrages : un changement de perspective (1975 – 1989)[4]
La crise pétrolière de 1972 met brutalement en cause le contexte agricole sur les enjeux d’énergie et de protéines mais les accords internationaux dominés par les USA limitent rapidement les soutiens européens efficaces à la culture des protéagineux (Bertrand et al., 1983). Le département de génétique végétale de l’INRA arrête même en 1992 les recherches sur le lupin, la féverole et le soja, pourtant relancées 10 ans auparavant. Les associations de plantes fourragères suscitent dans le même temps un intérêt croissant. Même si les acquis de la Révolution fourragère sont largement adoptés, ses limites dans certaines situations commencent à être reconnues, et d’autres modèles d’« intensification raisonnée » commencent à percer. D’où l’intérêt pour les prairies à base ray-grass anglais – trèfle blanc pâturées à un rythme relativement lent mais régulier (« système POCHON »).
La gestion du pâturage progresse dans la maîtrise de la nutrition et de la fertilisation azotée, qui est par ailleurs devenue plus onéreuse et reconnue comme pouvant produire des pollutions azotées (nitrates) dans les eaux. L’analyse conjointe de la dynamique de croissance et des prélèvements de minéraux (N, puis P et K) des plantes a représenté un progrès considérable permettant d’effectuer un diagnostic (le diagnostic de nutrition azotée) pour ajuster les doses de fertilisants au niveau de la parcelle. Les spécificités des prairies (couvert pluriannuel exploité plusieurs fois par an, stockage de l’azote dans le sol et dans les organes non récoltés, multiplicité et importance des flux d’azote via les restitutions au pâturage, lixiviation, fixation symbiotique d’azote par les légumineuses...) ont permis de proposer des références (Lemaire et Gastal, 2016).
Une autre évolution spécifique de cette période est le regain d’intérêt pour la prairie permanente et la progression des connaissances sur la végétation des prairies. C’est aussi en 1973 que le soutien à la valorisation de l’herbe fait son apparition en France. Ce soutien est indirect puisque l’ISM (Indemnité Spéciale Montagne), spécifique à l’élevage bovin de montagne, puis en 1975 les ICHN (Indemnités Compensatoires de Handicaps Naturels) viennent conforter des zones où l’herbe est souvent la seule ressource fourragère. Ces aides restent toutefois encore relativement spécifiques de zones dites « de handicaps ». C’est surtout avec la réforme de la PAC en 1992 et la mise en place de la PMSEE (Prime au Maintien des Systèmes d’Élevage Extensifs) que la prairie de plus ou moins longue durée, mais également les estives ou les landes moins productives, peuvent prétendre à un soutien spécifique. L’objectif premier de ce dispositif, qui sera reconduit en 1998, était de maintenir les élevages dans les territoires plus difficiles et ainsi un potentiel de valorisation de ces surfaces qui risquaient de retourner vers la forêt. Implicitement, cette politique conduit à une forme de répartition nationale des surfaces fourragères, les zones montagneuses ou à climat défavorable étant associées à la prairie, les zones plus favorables au maïs ensilage (Plantureux et al., 2012), voire une régression des effectifs de ruminants dans certaines zones de plaine (Poitou-Charentes, Lorraine…).
L’irruption des questions environnementales et la multifonctionnalité des prairies (1990 – 2004)
Les préoccupations se sont d’abord focalisées sur les pollutions produites par l’intensification des systèmes de production et l’utilisation importante de la fertilisation minérale ou organique : lixiviation de gestion des déjections animales (Vertès et al., 2018).
La question environnementale est initialement surtout vue comme une contrainte. Au début de cette période, les légumineuses connaissent un léger regain d’intérêt ; elles sont essentielles pour mettre en place une agriculture durable ; elles contribuent également aux objectifs de qualité (des produits ou des eaux) et à répondre à une nouvelle préoccupation : l’autonomie protéique et fourragère des exploitations.
Suite à des crises sanitaires graves de l’élevage, certaines dérives de systèmes intensifs font émerger une demande de produits sûrs et sains et un environnement de qualité, qui redonnent un poids aux prairies permanentes.
Les préoccupations environnementales se sont progressivement élargies à la biodiversité. « Une nouvelle représentation de la prairie s’élabore au début des années 2000, autour de ses multiples fonctions, économiques, environnementales et sociétales » (Béranger et Lacombe, 2019).
Dans les politiques publiques, se mettent en place à partir de 2000 des Contrats Territoriaux d’Exploitation (CTE), qui seront suivis en 2003 des Contrats d’Agriculture Durable (CAD) dont certains prévoient la conservation de prairies permanentes, en associant explicitement des objectifs de production et d’environnement. En 2003, c’est la mise en place d’un nouveau dispositif à l’intitulé explicite vis-à-vis de ces enjeux : la Prime à l’Herbe Agro-Environnementale. Les règles d’éligibilité et les cahiers des charges à respecter se précisent et deviennent plus contraignants, en lien avec des objectifs environnementaux diversifiés. Les surfaces déclarées en prairies permanentes doivent être maintenues pendant les 5 années qui suivent la signature du contrat.
L’écologie pour repenser la prairie et la richesse de ses services pour l’agriculture (2005 – 2019)
Même si les surfaces en prairies continuent de reculer lentement, leur place dans la réflexion agricole progresse ; on assiste surtout à un changement de paradigme. Sous l’influence de l’écologie, de l’agroécologie et des nouveaux concepts et approches disponibles, la perspective s’élargit encore : la prairie et l’exploitation agricole sont devenues des éléments d’un bassin versant et d’un territoire et prennent place dans un paysage. Elles rendent des services écosystémiques variés (Martin et al., 2020). De nombreux travaux montrent leur intérêt pour boucler les cycles de l’azote et du carbone (Soussana et Lemaire, 2014).
L’étude de la végétation fait appel à la notion de composition fonctionnelle qui va progressivement permettre une approche systémique des différents services fournis par les prairies (Pollinisation, Bien-être animal, Santé…) (encadré 2).
Parallèlement, le Concours “Prairies fleuries » créé en 2010 à l'initiative des Parcs Nationaux et des Parcs Naturels Régionaux a donné un regain d’intérêt aux prairies permanentes. Il est soutenu par une mesure agri-environnementale qui n’impose pas de pratiques aux agriculteurs, mais fixe un résultat à atteindre en termes de diversité floristique. Les agriculteurs perçoivent positivement le fait que l’obligation de résultat liée à cette MAE reconnaisse leur savoir-faire et n’impose pas formellement un changement de leurs pratiques. Cependant, ils n’ont engagé que des prairies déjà riches en fleurs ; la MAE soutient donc les pratiques en place plus qu’elle n’incite à en changer (Nettier et al., 2011).
| La composition floristique des prairies, qu’elles soient temporaires ou permanentes, évolue selon les conditions du milieu (climat et sol) et les pratiques de gestion (fertilisation, nombre de coupes, chargement en bétail...). Une avancée scientifique pour mettre en relation les pratiques et facteurs du milieu avec la valeur d’usage agricole et les services écosystémiques porte sur leur caractérisation fonctionnelle. Elle repose sur le regroupement d’espèces en catégories de plantes ayant des fonctions similaires, par exemple pour la capture des nutriments.
La composition des prairies ainsi que leur distribution spatio-temporelle permettent d’évaluer la fourniture d’une large gamme de services en distinguant cinq fonctions des prairies (Duru et Therond, 2018) :
Cette approche permet de bâtir des typologies de prairies prenant en compte des services écosystémiques. |
De nouveaux enjeux en émergence (2020 – …)
Un rôle accru des prairies dans la « compétition food-feed »
L’élevage de ruminants est depuis longtemps critiqué pour ses impacts environnementaux (émissions de méthane et d’azote). Désormais, il l’est aussi pour la sécurité alimentaire. En effet, bien que cet élevage (bovins, ovins et caprins) utilise une grande surface en prairies (7,9 millions d’hectares de prairies permanentes et 3,2 millions d’hectares de prairies temporaires), il utilise aussi presque 4 millions d’hectares de terres arables (céréales, [[oléo-protéagineux, maïs ensilage), soit presqu’autant que les monogastriques (porcs et volaille) qui nous apportent autant de protéines dans l’assiette. Dès lors, circonscrire l’alimentation des ruminants aux prairies devient un impératif, même si la production par hectare et par animal est moindre (Duru, en cours).
Il est ainsi suggéré un recentrage de l’élevage des ruminants sur les prairies permanentes, avec un complément alimentaire limité, apporté notamment par des prairies temporaires plus riches en légumineuses (« retour à l’herbe »). Ce choix permettrait de « libérer » de 3 à 5 millions d’hectares de terres arables, qui nourrissent aujourd’hui les ruminants et sont consacrées principalement au maïs ensilage, au colza (pour les tourteaux) et aux céréales. La viande de bœuf serait alors largement issue d’un élevage laitier (vaches de réforme, génisses et jeunes mâles), impliquant des croisements avec des races à viande ou le recours à des races mixtes ou légères, supportant un engraissement à l’herbe, produisant lait et viande de qualité́ et si possible plus adaptées aux fortes chaleurs. Une telle production serait valorisée économiquement, au profit des éleveurs, par une politique rigoureuse de labellisation, dans un contexte de réduction de la consommation permettant de sauvegarder le pouvoir d’achat des consommateurs (Demarcq et al., 2022).
Des fonctions non alimentaires en développement
La méthanisation de la biomasse et l’agri-voltaïsme par panneaux posés au-dessus des prairies sont deux moyens de produire de l’énergie sans entrer en compétition avec notre alimentation, tout en ayant une efficience énergétique très supérieure aux agrocarburants.
L’agri-voltaïsme consiste en des installations couplant une production photovoltaïque associée à une production agricole principale sur la base d’une synergie de fonctionnement. L’objectif est de pallier la consommation des terres agricoles en conférant un double usage à certains espaces : production agricole et production d’électricité verte. Les parcours utilisés par des ovins se prêtent tout particulièrement à ces installations : l’ombre des, panneaux ne réduit pas la production d’herbe, voire la favorise, et elle améliore le bien-être animal (protection contre les fortes températures) (Crestey et al., 2021). Au niveau actuel déjà fort élevé du soutien d’État à la production photovoltaïque, cela ne pourra toutefois concerner que des surfaces minimes. Leur développement doit cependant être très encadré pour éviter des effets rebonds (Duru et Therond, 2019) Et outre la production de biogaz à partir des déjections animales, l’utilisation des surplus d’herbe pourrait également fournir 10 à 20 % du biogaz issu de la biomasse (Meyer et al., 2018).
Les prairies jouent un rôle central dans les approches « one-health » du système alimentaire
Le changement de contexte important depuis les années 1990 amène à réviser la place de l’élevage de ruminants et par là celle des prairies. Les effets positifs de ces dernières sont maintenant démontrés pour l’environnement local et global, pour la valeur nutritionnelle des produits qui en sont issus, ainsi que pour la santé et le bien-être animal (Duru et al., 2023). Dès lors, il ne s’agit pas de supprimer l’élevage de ruminants, mais plutôt de le redimensionner à la hauteur de ce que peuvent permettre de fournir les prairies en énergie et en protéines. Une telle option est gagnante pour la sécurité alimentaire, le climat et les pollutions, le bien-être animal ainsi que la santé humaine. Certaines prospectives ont montré que la prairie serait un acteur clef de la transition écologique (Poux et Aubert, 2022).
Notes
- ↑ Pendant la 1e guerre mondiale, les chevaux de trait ont été réquisitionnés pour aller au front, où un million sont morts. Et, pendant la seconde, les Allemands ont emporté en Allemagne une grande partie du bétail.
- ↑ L’allogamie est un mode de reproduction sexuée chez les plantes à fleurs où les deux gamètes mâle et femelle proviennent de deux parents différents. La polyploïdie qualifie les individus ou les cellules qui présentent plus de deux lots de chromosomes 3n ou 4n chromosomes, les individus normaux ayant 2n chromosomes). L’hétérosis est un effet sur la vigueur, qui est supérieure chez certains animaux ou végétaux hybrides, par rapport à la vigueur des individus dont ils sont issus.
- ↑ L’autoécologie est la science qui étudie l'ensemble des relations d'une espèce vivante avec son milieu, délimite les conditions qui permettent la survie de l'espèce, sa reproduction… L’écophysiologie est la science qui étudie les réponses comportementales et physiologiques des organismes à leur environnement
- ↑ Les sections 5 à 7 s’appuient largement sur un papier écrit pour les 60 ans de la revue Fourrages (Revaud Allézard et al., 2019) de l’Association Francophone pour les Prairies et les Fourrages (AFPF).
Références citées
- Bertrand J, Laurent C, Leclercq V, 1983. Le Monde du Soja. Paris, Maspero, 127p.
- Béranger C., Bonnemaire J., 2009. Prairies, herbivores, territoires : quels enjeux ? Versailles, Quae, 177p.
- Béranger C., 2012. Les représentations de la prairie dans la pensée agronomique du XIX° siècle. Manuscrit non publié. 33 p.
- Béranger, C., Lacombe, P., 2019. La recherche agronomique et la révolution agricole de l’après-guerre : l’exemple des prairies. Fourrages, 240, 265-272. Texte intégral
- Bouvier C., 2021. André Voisin dans le paysage de la recherche agronomique. La notion d’“années de misère” dans les années 1950. NA3F, 1-12. Texte intégral sur le site de l’Académie d’Agriculture.
- Bouvier C., 2024. La ‘révolution fourragère’ revisitée. Quelles prairies pour l’après-guerre ? (1945-1960). In : Sciences, techniques et agriculture. Des Lumières au XX° siècle, Bordeaux, 147-167.
- Bouvier C., 2026. L’agronomie française et la question de la prairie dans le temps de la modernisation agricole. Épistémologie historique d’une scientificité introuvable (1946-1974). Thèse de doctorat en histoire, Université Lumière Lyon 2, 947 p.
- Crestey M., Dervishi V., Fradin J., Pavie J., 2021. L’agrivoltaïsme appliqué à L'élevage des ruminants. Texte intégral sur le site de l’IDELE.
- Chazal P., Dumont R., 1954. La nécessaire révolution fourragère et l’expérience lyonnaise. Paris, Le journal de la France agricole. 170 p.
- Demarcq F, Couturier C, Duru M, Morineau J, Boitas M, Bureau J.C., 2022. Les prairies et l’élevage des ruminants au cœur de la transition agricole et alimentaire. Note 24 de La Fabrique Ecologique Texte intégral
- Der Khatchadourian L., 1954. L’exploitation intensive des prairies permanentes. Paris, Hachette, 164 p.
- Dumont R., 1954. Progrès fourragers dans les pays scandinaves et en Grande-Bretagne. Paris, SADEP, 110 p.
- Duru M., Jouany C., Theau J. P., Granger S., Cruz P., 2013. L’écologie fonctionnelle pour évaluer et prédire l’aptitude des prairies permanentes à rendre des services. Fourrages, 213 : 21-34. Texte intégral.
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