Groies (terres de)

De Les Mots de l'agronomie
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Auteur : Denis Baize et Pierre Morlon

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Article accepté le 6 août 2026
Article mis en ligne le 7 août 2026

Groies ou terres de groies est un terme vernaculaire employé initialement par les cultivateurs dans le centre-ouest de la France. Ce terme, associé aux calcaires durs du Jurassique et, plus rarement, du Crétacé, est très commun en Poitou, Aunis et Saintonge (Vienne, Charente, Charente maritime, Vendée, Deux Sèvres). Il est inconnu sur les plateaux calcaires de Bourgogne, du Barrois et de Lorraine.

Il a été repris par des géographes et des agronomes au XIXe siècle et jusqu’aux années 1950. Et c’est finalement à partir des années 1970 que les pédologues ont étudié leur genèse et cartographié ces « terres » (voir annexe 1).

Comme souvent, la signification initiale de ce mot vernaculaire a été progressivement élargie au point de devenir très vague, voire ambigüe. Et la multiplication de variantes mal définies fait qu’on se trouve aujourd’hui face à de grosses incohérences d’un document à un autre.


Définitions

Les définitions assez précises des groies sont assez rares et récentes (XXe siècle), en voici quelques exemples.

« Les « groies » sont toujours formées sur sous-sol calcaire. Deux caractéristiques suffisent à les déterminer :

  • argile rouge de décalcification ;
  • pierres blanches, calcaires, anguleuses, arrachées au sous-sol » (Verdié et al., 1935 : 17).

« On peut définir la terre de groie : une terre argilo-calcaire rouge plus ou moins pierreuse, peu profonde. Parfois, le roc est à nu ; dans certains cas, la terre végétale atteint une profondeur de 30 cm ; c’est un maximum. Le plus souvent, il y a de 10 à 20 cm de sol. Le sous-sol est constitué par la roche calcaire fissurée que la charrue accroche souvent en labourant » (Riffault et al., 1937 : 17).

« Dans la région nord des Charentes, cette appellation vernaculaire regroupe l’ensemble des sols cultivés, développés sur substratum calcaire peu profond (profondeur généralement inférieure à 40 cm) (…) ce terme semble provenir du mot gravois (corruption du mot gravier usité en Touraine). Il correspond en fait à un ensemble des sols constitués par de nombreux graviers calcaires mêlés à une fraction argileuse, brune ou rouge, calcaire ou non calcaire » (Callot, 1972 : 47).

« Les groies ou « terres de Groies » (…) sont des terres développées sur les calcaires jurassiques du Poitou et de la Charente. Peu profondes, elles sont constituées par un mélange d’argile rougeâtre et d’éclats calcaires qui donnent au sol un aspect très caillouteux. Mais, en dehors de cela, leurs caractéristiques peuvent être très variables en fonction de la profondeur du sol, de la grosseur de la fraction caillouteuse et de son importance. On parle ainsi de « petite groie » ou « groie maigre » ou encore « groie sèche » si le sol est peu profond et très caillouteux, « grosse groie » si le sol est argileux, profond et peu caillouteux, « groies à platins » lorsque le labour ramène des dalles calcaires (« plates » ou « banches »). Pédologiquement, ces sols sont classés dans les rendzines rouges ou bruns rouges » (Pédro, 1985 : 68).


Descriptions précises des groies sensu stricto (récentes)

Figure 1 : « Groie » sur un calcaire en dalles (Commune de Tusson, Charente). Photo A. Ourzik (Chambre d’Agriculture de la Vienne). Site du Réseau de Mesure de la Qualité des Sols (RMQS) n° 1369.
Figure 2 : Autre exemple de « Groie » (Commune de Touvre – Charente). Photo A. Ourzik (Chambre d’Agriculture de la Vienne). Site RMQS n° 1451.

En voici deux.

La première est de Servant & Barthès (1971) : « Les « terres de Groie » sont des sols superficiels présentant un profil très simple de type ApC. L’horizon de culture Ap, peu profond (15-20 cm) de couleur rouge à brun-rouge (5 YR 3/ 4 à 7,5 YR 5/4) présente une forte pierrosité d’éclats calcaires. La terre fine est argilo-limoneuse ou limono argileuse. Cet horizon est diversement carbonaté et possède une structure fine bien développée (structure polyédrique émoussée). L’horizon C sous-jacent est formé par des blocs de calcaire dont les anfractuosités sont tapissées par de l’argile rouge (…)
Les « terres de Groie » possèdent une forte pierrosité caractérisée par une teneur en éclats calcaire comprise entre 15 et 40%. (…) le taux d’argile restant ordinairement compris entre 20 et 30% et la teneur en sables totaux restant inférieur à 20%. »

La seconde est fournie par le bureau d’études Biotope (2014) : « Ce sont des terres caillouteuses de texture argilo-limoneuse, de couleur brun à brun-rouge, reposant sur une roche mère calcaire du Jurassique.
La profondeur d’apparition de la roche-mère permet de distinguer trois types de groies :

  • - superficielle : < 20 cm
  • - moyenne : 20 à 25 cm
  • - profonde : > 25 cm.

Les propriétés physico-chimiques sont les suivantes :

  • - argile de type illite de l’ordre de 20 à 50 %
  • - un taux de matière organique de 3 à 7 %
  • - 20 à 50 % de cailloux en surface
  • - un pH variant de 7,2 à 8,2
  • - une bonne capacité d’échange cationique (CEC) de 20 à 40 méq/100 g
  • - une bonne porosité ».

Étymologie et variantes

La racine gr est celle des mots grève, gravois, gravier (Plaisance & Cailleux, 1958). D’après Coquand (1858), groie provient du charentais gravois signifiant gravier.

Le mot groie admet de nombreuses variantes : « Aussi est-il naturel que, sur un aussi vaste domaine, ce mot subisse quelques variations à la fois dans son orthographe et dans sa prononciation. Dans les Charentes et dans la Sarthe, on dit “groie” parfois orthographié “groix”, “grouas” ou “groye”. Dans le Poitou, on dit “groie”, “groge”, “greuge” ou “greue”. » (Verdié et al., 1935 : 17).
Pégorier (2006) indique les suivantes :

  • Saintonge, Anjou, Eure-et-Loir : groge, gro, groue, groye
  • Aunis : gruet, gruette, guerouet, groats, grouail, gruasse
  • Poitou : grugeail, groix – ancien poitevin grois.


Les débuts du mot dans la littérature imprimée

Les agronomes antérieurs au XXe siècle ne semblent pas avoir fait mention des groies.

Dans l’état de nos recherches, c’est au XIXe siècle que le mot apparaît imprimé dans les textes de géographes intéressés par l’agriculture régionale, qui reprennent ce terme dialectal dans leurs écrits, à une époque où les termes vernaculaires étaient les seuls repères pour distinguer les diverses sortes de sols. Voici le plus ancien que nous ayons trouvé : « Quant à la partie inférieure du flanc des collines, où l’on aperçoit ordinairement que peu ou point de Varennes et où le roc se montre souvent à nu, elle est recouverte plus ou moins d’une autre sorte de terre, qui a beaucoup moins d’épaisseur et qui n’est due qu’à la décomposition du roc même : elle n’est que l’effet d’une longue action de l’atmosphère et de celle des lichens et d’autres végétaux, ainsi que de la charrue qui a sillonné ce roc depuis un temps immémorial.
Cette terre, qui n’a quelquefois que 4 pouces d’épaisseur, sur l’oolite [à l’époque, « oolite » désignait ce que nous appelons Jurassique], porte le nom de Groix à raison de la multitude de pierres, en fragments anguleux, qu’elle renferme et qui se sont détachés de la surface du roc. Les arbres n’y croissent que difficilement ; mais la vigne y prospère, parce qu’elle parvient, après quelques années, à faire pénétrer ses racines dans les gerçures de ses bancs calcaires, qui sont profondes et très multipliées » écrit Gautier (1839 : 88), qui avance déjà des hypothèses judicieuses sur l’origine des groies.

Également :

« Les sols des terrains oolithiques et crayeux, dont la terre végétale porte, dans les deux Charentes, le nom de Groie, sont le produit unique de la décomposition des roches calcaires. Ces dernières, quand elles contiennent une certaine quantité d’argile, sont sensibles à l’action de la gelée, et elles se séparent sur place en une infinité de fragments anguleux qui se mêlent à la terre végétale, en donnant ainsi naissance à des champs pierreux » (Coquand, 1858).

On le trouve aussi, outre les avis légaux de vente de terrains dans les journaux, dans les glossaires ou dictionnaires de « patois » local :
« Groie, s. f. Terre élevée, brûlante, bonne pour le grain. (…) Nos groies indiquent ordinairement un sous-sol calcaire » indique Montesson (1856 : 275-276 et 1859 : 261-264), qui donne aussi les adjectifs grésilleux et grouëteux, « de la nature de la groie. Grouêteux indique un sol chaud et pierreux, suivant Legendre auteur d’un traité sur la culture des jardins ».

« GROIE, s. f. terre légère et calcaire, où il se trouve une assez grande quantité de pierres de même nature – vient du celtique craig, qui signifie pierre ? – C’est ce que dans les environs de Poitiers, l’on appelle groge. » (Beauchet-Filleau, 1864) ; « GROIE, s. f. Terre pierreuse, calcaire » (Lévrier, 1867).


De nombreux sous-types

Plusieurs variantes sont distinguées traditionnellement selon leur couleur, leur épaisseur et leur richesse en argile, mais elles sont rarement bien définies.

Plaisance et Cailleux (1958) évoquent déjà la grande variabilité des groies sans vraiment en donner des définitions précises :
« Terre contenant 5 à 40% de morceaux de la roche mère calcaire, blanc ou pâle, de 1 à 5 cm de long et des particules fines, grises (humus) ou rougeâtres (hydroxyde de fer). D’où les 3 variétés de groies, blanches, grises ou rougeâtres. Terres assez fertiles, peu profondes.
En Charente, il y a de petites groies sur crétacé, plus sèches et moins fertiles et de grosses groies (sur calcaire marneux) profondes ; des groies chailleuses, groies sèches (sur calcaire dur). On distingue encore des groies à banches rondes, à banches plates, à banches debout » (Voir annexe 2)


Dans les travaux et documents consultés, nous avons trouvé les types suivants (voir citations en annexe 3) :

Groies « blanches », « grises », « rougeâtres », « superficielles », « moyennement profondes », « profondes », « petites », « fortes », « légères », « lourdes », « grosses », « sèches », « chailleuses », « marneuses », « hydromorphes », « de grès », « sableuses », « de champagne », « dolomitiques », « typiques »

.

Petit à petit, désormais, associé à divers adjectifs, un terme qui semblait désigner un type de sol assez précis recouvre un grand ensemble hétérogène et mal défini.

Le cas des groies « hydromorphes » est extrême : il s’agit de sols argileux, profonds, peu caillouteux dont la roche sous-jacente est marneuse ou argileuse. Que de tels sols, assez profonds, à ressuyage lent, développés sur des calcaires marneux, soient rattachés aux groies, qui sont généralement connues pour leur caractère filtrant et leur réservoir en eau faible ou très faible, est incohérent et paradoxal. Nous n’avons pas pu reconstituer comment un tel élargissement sémantique a pu intervenir.


Propriétés agronomiques des groies

Voici les propriétés des groies sensu stricto considérées comme des « rendzines rouges ou brun rouge » par Servant et Barthès (1971). *Le sol est très perméable, tout comme le sous-sol calcaire, qu’il soit très fissuré ou non. Il en résulte un ressuyage très (trop) rapide et un risque permanent de sécheresse. *Le réservoir en eau est faible ou très faible, proportionnel à l’épaisseur du sol et inversement proportionnel au taux de cailloux et de graviers. Cependant un peu d’eau additionnelle peut être stockée dans la terre fine interstitielle de la « banche » (voir annexe 2), quand elle existe. *Les cultures pérennes comme la vigne, peuvent bénéficier d’un enracinement assez profond en profitant des fissures des roches calcaires sous-jacentes. *Assez meubles, les groies sont faciles à travailler.

« On distingue différents types de groies en fonction de la profondeur d’apparition de la roche mère et de la teneur en argile, ce qui influe fortement sur la réserve utile qui peut varier de 40 à 120 mm. Ces sols ont l’avantage d’un travail du sol peu contraignant, d’une bonne capacité de réchauffement et d’une bonne capacité structurale, mais ils ont les inconvénients de la présence de pierres, d’une réserve utile souvent limitée et d’une forte sensibilité à la lixiviation, notamment de l’azote » (NCA Environnement, 2017 : 40).

Depuis les années 1950-60, ces sols ont certainement connu un approfondissement des labours. Il en est résulté une épaisseur apparente du sol plus grande, compensée par une pierrosité accrue, les éléments grossiers calcaires ayant été arrachés au sous-sol (banche).

Dans le contexte du dérèglement climatique, les terres de groies sensu stricto seront sensibles à de fortes pluies (lixiviation) comme à de longs épisodes de sécheresse, étant donné leur faible réservoir en eau.


Références citées

  • Beauchet-Filleau H., 1864. Essai sur le patois poitevin, ou petit glossaire de quelques-uns des mots usités dans le canton de Chef-Boutonne et les communes voisines. Niort / Melle, xvi + 288 p. Texte intégral sur Gallica.
  • Biotope, 2014. Compléments d’études sur la Grande Mulette dans le cadre du projet de désenvasement du fleuve Charente. 114 p. Texte intégral sur le site de la Charente Maritime.
  • Callot G., 1972. Les "Terres de Groies" sur calcaires jurassiques en Charentes. Principaux facteurs de différenciation des sols. Science du Sol, 1 : 45-61.
  • Coquand A., 1858. Description physique, géologique, paléontologique et minéralogique du département de la Charente, t. 1. Besançon, 542 p.
  • Gautier A.-J.-M., 1839. Statistiques de la Charente-Inférieure. La Rochelle, 350 p.
  • Lévrier G. 1867. Dictionnaire étymologique du patois poitevin. Niort, 193 p. Texte intégral sur Gallica.
  • [Montesson] C.-R. de M., 1856. Recherches sur la paroisse de Vallon et principalement sur son histoire féodale suivi de remarques sur la prononciation et d’un vocabulaire des mots usités dans l’ancien doyenné de ce nom. Le Mans, 1856, 299 p. Texte intégral sur Gallica.
  • [Montesson] C.-R. de M., 1859. Vocabulaire du Haut-Maine (Nouvelle édition augmentée), 498 p. Texte intégral sur Gallica.
  • NCA Environnement, 2017. Projet de territoire. Lot n°1 : Charente Aval / Bruant. État des lieux et diagnostic. 212 p. Texte intégral.
  • Pégorier A., 2006. Les noms de lieux en France. Glossaire de termes dialectaux, 3e édition. Paris, IGN, Commission de toponymie, 518 p.
  • Pédro G., 1985. Des dénominations vernaculaires aux désignations pédologiques. Cultivar, n° 184 : 68-75.
  • Plaisance G., Cailleux A., 1958. Dictionnaire des sols. La maison rustique, Paris. VII + 604 p.
  • Riffault L., Cézard H., Pironnet G., Gandon F., 1937. Statistique agricole de la France, annexe à l’enquête de 1929. Monographie agricole du département de la Vienne. Ministère de l’agriculture. 299 p. Texte intégral sur Gallica.
  • Servant. J., Barthès, J.-P., 1971. Étude pédologique de la région de Niort (Deux-Sèvres) à 1/50 000. S.E.S., n°143. INRA, Montpellier.
  • Verdié H., Siloret G., Franc de Ferrière J., 1935. Les sols de la Charente Inférieure. Relations entre la pédologie et les désignations locales. Dunod, Paris. 43 p. +1 carte en couleurs.
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