De la terre battue à la battance : un peu d'histoire

De Les Mots de l'agronomie
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Auteur : Pierre Morlon

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Article accepté le 18 juin 2026
Article mis en ligne le 20 août 2026


« La terre est d’un maigre produit,

Quand l’onde du ciel la durcit. » (anonyme, 1854.).


Le mot battance est récent (1960). Mais il s’enracine profondément dans le passé.


Des origines au XIXe siècle

La terre battue par l’homme

L’origine de la notion de battance est la très ancienne technique de battre la terre pour la rendre plate, compacte, sans fissures… C’est ainsi qu’on battait le blé sur de la terre battue :

« Avant que le battre, faudra soigneusement preparer l’aire & l’arrouser avec sang de beuf, meslé avec huile d’olive non salee, puis apres l’unir & polir pardessus avec un battoir ou rouleau, à fin qu’elle n’ait aucunes fentes ou crevaces esquelles le grain battu se puisse perdre, ou les fourmis s’engendrer & cacher. » (Estienne & Liébault, 1564, chapitre Battre le Bled ; l’expression terre battue apparaît dans le même ouvrage, au chapitre Figuier : « l’on met à ses racines de la terre rouge batuë & destrempee avec de la lie d’olive, & du fiens d’homme ».

Ou encore Olivier de Serres : « Pour ce faire convient remuer demi-pied de terre avec le hoyau du lieu d’où est question, afin d’en ôter tous empêchements. Après y mêler de pure argile assez bonne quantité y incorporant bien ensemble les deux terres : en aplanir la superficie justement sans aucune pente, en l’arrosant petit-à-petit, avec de l’eau, dans laquelle l’on aura infusé du fien [excrément] de bœuf, pour la garder de crevasser et fendre : et lorsqu’elle sera un peu endurcie, la battre avec un battoir de paveur, large par bas, pour en affermir le fonds. Ainsi sera l’aire trois ou quatre fois arrosée et battue, dont elle se rendra solide et unie pour très bien servir. » ([1600] 1804 : 157-158, orthographe modernisée.).


La terre battue par les pluies (ou les « arrosements » = l’irrigation), le piétinement... ou la charrue

De la terre volontairement battue par l’homme à celle « battue » par l’eau ou le piétinement des travailleurs ou du bétail, il n’y a qu’un pas, franchi vers l’an 1700 :

« … il ne faut jamais souffrir que la terre soit en friche & pleine de méchantes herbes, ni trépignée, ni battue des grandes ravines d’eau » (La Quintinie, 1695 : 7).

« Ces pluies abondantes battent beaucoup la terre & la font durcir, & surtout lorsqu’elles sont peu de jours après suivies d’une grande sécheresse. » (Angran de Rueneuve, 1712 : 104).

« Les terres fortes qui boivent l’eau assez aisément, peuvent être labourées en planches larges de huit à dix pieds, dont le milieu sera pourtant un peu plus élevé que les deux extrémités, afin de faciliter l’écoulement des eaux des pluies abondantes, parce que les Bleds, principalement le Seigle, les craignent beaucoup ; elles battent la terre & la font durcir surtout quand elles sont suivies de sécheresse » (Liger, 1732 : 526) .

« … la terre ne reçoit donc qu’un labour pendant l’espace de 30 ou 32 mois. Tant que les blés sont en terre, elle est battue par les pluies abondantes de l’hiver, & par les pieds des sarcleurs qui vont arracher ou couper les herbes » (Duhamel du Monceau, 1754 : xi).

« … pour la première [façon] où l’on a à rompre une terre battue d’abord par les vendangeuses, plus tard par les vignerons, et de plus par les pluies de la fin de l’automne et de tout l’hiver, il faudrait trois chevaux qu’on aurait de la peine à placer et qui seraient d’une difficile conduite. » (Odart, 1837 : 106).

Le même vocable réunit deux processus distincts : le piétinement ne « bat » pas la terre comme le fait la pluie, il tasse une couche plus ou moins épaisse selon son humidité et la pression exercée.

Ce que le mot désigne s’élargit encore quand Rozier l’emploie en parlant de l’action de la charrue :

« Dans les terres grasses & compactes, un soc bien aigu, à ailes bien tranchantes, entre avec beaucoup de facilité, parce qu’il coupe aisément une terre compacte ; il ne s’use presque pas, parce qu’il ne rencontre point des pierres qui l’émoussent. Si sa pointe, au contraire, n’était point aiguë, ni ses ailes affilées, il éprouverait de grandes résistances pour ouvrir une terre qui, s’opposant continuellement à son action, serait battue au lieu d’être ameublie. (…) mais que de difficultés n’éprouvera pas le sep pour pénétrer dans une terre qui n’est pas assez ouverte par le soc ? Au lieu d’être divisée, la terre sera pétrie & le second sillon deviendra plus difficile à ouvrir que le premier, parce que la terre aura été battue sur les côtés. (…) ces irrégularités, dans le labour, sont très désavantageuses aux terres fortes, parce que les eaux s’arrêtent dans le fond de ces sillons irréguliers battus par le soc, & ne peuvent plus avoir leur écoulement » (1783, article Charrue).

Pictet de Rochemont reprend cet emploi, pour ce que nous appelons une semelle de labour : « Quelle que soit la nature de cette terre vierge, qu’elle soit argileuse, graveleuse, ou végétale, elle est toujours excessivement dure, parce que, de temps immémorial, elle a été battue et foulée par les pieds des animaux de labour qui marchent dans la raie ouverte, et par le soc de la charrue, dont le talon appuie fortement sur ce plan qui lui sert de point d’appui, tandis que la terre supérieure se déchire et se soulève avec effort. » (1801 : 37-38).


Des synonymes

Ou presque : en fait, des quasi-synonymes, qui mettent l’accent sur deux aspects différents de la croûte de battance : elle est compacte, d’où plombage ; elle est lisse et réfléchit la lumière, d’où glaçage.


Plombage « Terre limoneuse ; serrée, humide, fraîche, d’un grain fin & soyeux, ferme lorsqu’elle est vieille remuée ; se frappant, se plombant aux grandes pluies lorsqu’elle est nouvellement remuée ; point collante, aisée à cultiver » (Perthuis de Laillevaux, 1780 : 14).

« … ensuite les labourer [les orges], semer & herser de bonne heure au printemps, en ayant soin que le semeur & les herses suivent de près les charrues, pour qu’en cas de pluie, on puisse semer sans donner le temps à la terre de se plomber » (Young, [1778] 1789 : 79-80).

Ce synonyme est employé par Rozier dans un sens un peu différent : la terre nouvellement travaillée se plombe en se tassant : « Il faut pendant quelques jours, avant de semer les pois, laisser la terre se plomber tant soit peu » ; « Aussitôt après on retire la terre qui avoisine le collet, afin de former autour de lui un petit bassin, qui retiendra l’eau des arrosements. Le premier a lieu aussitôt après que le plançon est mis en terre, afin qu’elle s’attache aux racines, & que ce terrain, jusqu’alors si meuble, se plombe ».

Outre par la pluie, la terre peut être « plombée » par le passage d’un troupeau de moutons ou d’un rouleau (Maison rustique du XIXe siècle, 1835, t. 1 : 218 : Procédés employés pour recouvrir la semence et plombage du terrain, par Antoine, de Roville), « par le fer de la houe » (Leclerc-Thoüin, 1843 : 300). « Le parcage convient surtout aux terres légères, car le piétinement des animaux plombe le sol. » (Garola, 1903 : 107). Pour nous, il s’agit alors, non de battance, mais de tassement ou compactage.


Glaçage L’idée de glaçage est exprimée par Leclerc-Thoüin en 1843 : « … marchant à petits pas, à reculons, il pose le dessous de la lame de sa houe au tiers, à peu près, de l’espace déjà creusé ; il applique cette lame en face de lui, avec quelque force, afin d’égaliser et de plomber la surface du sol ; (…) la terre, plombée par le fer de la houe, présente une surface unie comme une glace, sur laquelle les graines tombent toutes à une égale profondeur ; pour peu que le semeur soit habile, elles sont espacées d’autant plus régulièrement qu’il n’existe aucune cavité dans laquelle elles puissent s’accumuler, aucune butte sur laquelle elles ne puissent s’arrêter » (p. 300). Le mot sera repris plus tard, par exemple par Demolon (1948 : 166), Chazal & René Dumont (1955 : 49), ...


De nombreux synonymes locaux doivent exister. Bizeul (ca. 1850) en donne un dans son Dictionnaire patois du canton de Blain (Loire-Inférieure) : « Alitré adj. Une terre est alitrée lorsque, battue par la pluie, elle se trouve recouverte d`une espèce de croûte qui s’oppose à la sortie des plantes ou qui leur serre le collet et les empêche de prospérer. On dit aussi dans le même sens allatrer. »

Des terres « battantes »

L’expression pluie battante est employée par Rozier à la fin du XVIIIe siècle. Il semble qu’elle ait cette origine agricole, car nous ne l’avons pas trouvée dans la littérature non agricole antérieure.

S’agissant des terres, la forme pronominale se battre apparaît au tout début du XIXe siècle (Chrestien de Lihus, 1804 : « les terres plates, noyantes ou qui se battent trop »), et le qualificatif battante est appliqué à la terre en 1818 par Poiret, laboureur à Roissy près de Paris, puis repris par Odart (1837, ci-dessus) et par Royer : « dans des sols battants et humides », « pour les terres fortes ou battantes », « ils hersent fortement les blés semés à plat dans des terres battantes » (1839 : 70, 71, 254).

Il y a là un saut conceptuel : le regard passe de l’action accidentelle d’agents extérieurs (sur toute terre) à la propriété intrinsèque de certaines terres qui réagissent, de façon différente des autres terres, à l’action de ces agents.


Quelles en sont les conséquences, comment y remédier ?

La principale conséquence est que les graines semées ne lèvent pas car elles ne peuvent percer la croûte : « Si la terre est battue par la pluie [if the land is apt to bind with rain], ils [les pois] ne lèveront pas du tout, n’ayant pas la force de percer la croûte, qui se sera formée sur la terre [the plastered surface] » (Young, [1778] 1789 : 62).

Auparavant, pour éviter la formation de la croûte, il faut éviter de trop pulvériser la terre avant le semis : « il faut cependant prendre garde de détruire entièrement toutes les mottes, l° parce que la terre serait alors plus sujette à se battre, et que l’avoine se trouverait trop serrée » (Chrestien de Lihus, 1804 : 315).

Et, quand elle s’est formée, retravailler la terre pour la briser :

« … lorsqu’une terre, immédiatement après avoir été semée, est battue par une pluie forte, on est contraint quelquefois d’avoir recours à des herses dont les dents soient de fer. Qu’on ne craigne pas alors de déraciner une partie du grain qui est levé. On n’a rien à attendre dans une terre battue & scellée, & il n’y a de ressource que dans cette espèce de labour superficiel, qui est un bienfait de la herse. (Encyclopédie, 1756, article Herser).

« §. I. Préparations avant de semer. Si on a labouré dans les temps convenables, si les labours ont été serrés & croisés obliquement, le sol, lors des semailles, doit nécessairement être bien divisé, bien atténué & sans mottes ; en un mot, en état de recevoir le grain qu’on lui confie, à moins que des pluies battantes ou continuées n’aient durci la superficie du sol, alors c’est le cas de labourer de nouveau, 1° afin de rendre la terre meuble ; 2° pour que le germe ne soit pas étouffé par des monceaux de terre ; 3° afin que la radicule puisse s’enfoncer profondément & la plantule pénétrer avec facilité à travers les molécules terreuses qui la recouvrent » (Rozier, 1784, article Froment, p. 119 ; passage repris par François de Neufchâteau, 1827, t. 1 : 467).

« Si la terre venait à être plombée par les pluies, il serait indispensable de donner un second labour à la fin de l’hiver, et dès aussitôt qu’elle serait assez ressuyée pour ne pas se pétrir (…) S’il venait à tomber, avant la naissance de la graine, une pluie qui plombât la terre, il ne faudrait pas manquer de se hâter de rompre légèrement avec un râteau la superficie, sans quoi la plante périrait faute de pouvoir percer » (François de Neufchâteau, dir., 1827, t.1, Pièces justificatives : xx). « … dans les temps humides, la terre battue fréquemment devient si compacte, que la graine trouve trop de résistance pour y introduire ses fibres délicates, et que la plante est condamnée à languir durant tout le temps de son accroissement. » (Id., t. 2, article Trèfle).

« Si la terre avant la levée avait été battue par la pluie, et qu’il se soit formé à sa surface une croûte dure, il serait bon, pour rompre celle-ci et faciliter par-là la sortie des germes, de croskiller légèrement le terrain, ou de passer la herse à regratter l’avoine. » (Garola, 1894 : 641-642).


Si les plantules ne peuvent pas percer la croûte, l’eau et l’air ne peuvent pas non plus passer au travers : « Les pluies d’averse ne battent pas moins le sol de manière à le couvrir d’une croûte épaisse, compacte, imperméable aux gaz atmosphériques et à l’eau elle-même, lorsqu’elle tombe momentanément ou en faible quantité. » (Leclerc-Thouin, 1835 : 25).


Qu’est-ce qui en préserve la terre ?

Trois choses sont identifiées comme préservant la terre d’être battue :

  • être mélangée de fumier (pailleux) : « … si ces pailles en nature de fumier, & divisées comme elles sont toujours par morceaux assez gros, se trouvaient entremêlées avec une terre forte & où l’argile abonderait : ces petits amas de pailles, convertis en fumier, sont capables en effet d’interrompre alors la trop grande liaison des terres, d’empêcher qu’elles ne soient battues par les pluies, & d’y ménager des interstices, où ces mêmes pluies s’insinuent » (Tillet, 1774 : 37)
  • être couverte d’herbes : Les cultivateurs croient que quand la terre est couverte d’herbes elle sèche moins. C’est une erreur ; mais comme elle est moins battue par l’effet des pluies dont les plantes reçoivent tout le choc, elle se durcit moins et se gerce moins » (Sinet, 1821 : 29).
  • être marnée ou chaulée : « Il arrive quelquefois qu’une argile maigre domine, et rend la terre battante, on devrait dire comme battue ; c’est dans une terre pareille que les pierres sont bonnes à conserver, quoiqu’on puisse facilement l’améliorer par de la marne calcaire, appliquée à la surface. » « Il arrive souvent que la terre d’une vigne, qui d’ailleurs peut être pourvue de bonnes qualités pour cette culture, est battante, c’est-à-dire que sa surface se prend et se scelle à la moindre pluie ; ce qui la rend difficile à travailler et la prive de la faculté d’être perméable aux influences bénignes du soleil et de l’atmosphère. Un moyen certain de lui faire perdre ce défaut, c’est de la couvrir ou d’une légère couche de terre chaude, qualifiée ainsi parce que les plantes qu’elle nourrit y atteignent plus promptement leur dernier terme de végétation, ou de tuf ou de terre calcaire, sur l’un ou l’autre desquels cette terre chaude repose ordinairement, et dont l’effet, étant plus énergique, rend moins grande la quantité nécessaire ; mais une matière qui est d’un grand usage et qui est éminemment propre à remplir le but qu’on se propose, est la marne calcaire. La manière la plus avantageuse de les employer est de faire stratifier pendant quelques mois celles de ces matières qu’on aura à sa disposition, avec des couches alternatives de fumier, et de bien les mêler au moment de les répandre sur le sol. » (Odart, 1837 : 96-97 et 108).



L’approche scientifique

Au XXe siècle, le changement d’approche, d’empirique à scientifique, a été permis par des nouveautés en science du sol, et rendu nécessaire par l’évolution des systèmes agricoles dans les régions de terres battantes.


Terres battantes = limons. Mais… quels limons ?

Ce qui est une évidence pour nous aujourd’hui résulte d’une histoire sinueuse (voir l’article Limon : le mot).

a) Pendant longtemps, limon a désigné les sédiments laissés par les eaux après une inondation, ou apportés par l’irrigation : souvent des éléments fins, aisément transportables par l’eau, mais de granulométries très diverses.

b) Au XIXe siècle, les géologues ont nommé les limons des plateaux, d’origine alors discutée. La classe granulométrique « limon » n’existant pas encore, leurs matériaux étaient – comme précédemment pour les limons alluviaux – classés dans les « argiles » ou les « sables ». Le premier Larousse agricole définit le limon des plateaux comme « dépôt d’argile sableuse » (t. 2 : 90)…

c) Importée des USA par Garola en 1894, la définition des limons comme classe texturale entre les argiles et les sables a été adoptée en France une trentaine d’années plus tard[1]. Mais, paradoxe qui n’aide pas à la compréhension des textes : les particules entre 20 et 50 µ, aujourd’hui classées comme « limon grossier », le furent jusqu’aux années 1960 comme « sable fin » : dans les analyses d’une grosse première moitié du XXe siècle, les terres de limon (limon des plateaux) apparaissent comme composées en majorité de « sables fins » !

d) Quand les agronomes des années 1930 à 1950 parlent de « limons », il s’agit le plus souvent des limons des plateaux. Mais, entre eux, leurs comportements agronomiques présentent de grandes différences, expliquées par leur évolution (pédogenèse) et leur analyse chimique.

Les limons battants sont les « limons blancs » ou « terres blanches » (Demolon, 1946 : 130 ; Riedel & Franc de Ferrière, 1951, etc.). Pour Demory (1936), il s’agit d’un horizon éluvial lessivé, pauvre en argile (de 11 à 12% dans ses échantillons), en oxydes de fer et en matières humiques ; « les limons blancs sont légers, perméables et battants ; ils sont froids et tardifs lorsqu’ils reposent sur un sous-sol profond ; plus chauds et exposés à souffrir des sécheresses prolongées, si les réserves d’eau du sous-sol sont insuffisantes. Comme ils se battent et se ferment sous l’action des pluies que les gelées restent sans action sur eux, et tendent à accentuer plutôt leurs défauts, ils demandent à être surtout travaillés après l’hiver ». Pour améliorer les propriétés de la terre blanche et provoquer un accroissement de fertilité, Demory conseille de labourer très profond pour remonter à la surface les « limons rouges » sous-jacents, horizon illuvial qui s’est enrichi de tous les éléments perdus par les blancs.


La stabilité structurale : qu’est-ce qui influe (positivement ou négativement) sur elle et donc sur le caractère battant des terres ?

A notre connaissance, la notion de stabilité structurale des agrégats a deux origines : les USA (Bouyoucos, 1928) et L’URSS (Vilensky, 1934).

Reprise en France par Hénin, qui en fait le sujet de sa thèse d’ingénieur-docteur (1938) puis de ses recherches ultérieures, elle s’applique particulièrement au problème de la battance des sols.

Les travaux menés alors confirment des choses connues de longue date, dont ils expliquent les mécanismes :

  • Les effets des cations échangeables, ce qui explique l’intérêt du chaulage (Hénin, 1944) et du marnage (Barbier et al., 1945) ainsi que l'effet de certains engrais : « Les parcelles sodiques [l’engrais apporté étant le nitrate de soude] forment, les années pluvieuses, une croûte en surface. Cette croûte, présentant une épaisseur de 10 cm, possède une cohésion considérable » écrivent Burgevin et Hénin (1939) à propos du dispositif expérimental de longue durée dit « des 42 parcelles » à l’INRA de Versailles.
  • La matière organique (Hénin, 1938 : 24-26 ; Hénin, 1944 a et b) protège la structure, de même que
  • La couverture du sol par une prairie artificielle (Hénin, 1944)


Les conséquences de l’abandon de l’élevage dans les exploitations de grande culture

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La Minière. Terre battante : le blé présente de nombreux manques et on y retrouve des grains non germés. (Jongerius, 1954)

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, que la terre puisse être battue par les pluies n’inquiète guère des agronomes exerçant pourtant dans des régions de limons : Garola à Chartres (la Beauce) le mentionne une seule fois en 815 pages dans Les céréales (1894) ; ailleurs, s’agissant de l’action physique des engrais sur le sol, il indique, sans plus, que « les cultivateurs nous ont signalé, et nous l’avons contrôlé, que le nitrate de soude a pour effet de glacer la surface du sol et d’y former une croûte presque imperméable » (Engrais, 1903 : 77-78). Et aucune allusion dans les 435 mots concernant les limons des plateaux (t. 2 : 90) du premier Larousse agricole (1921-22, 1684 p), dirigé par Rémi Dumont, qui enseignait l’agriculture à Cambrai…


Mais, au milieu du XXe, les alertes se multiplient quant à l’apparition préoccupante des conséquences à long terme (plusieurs dizaines d’années) de l’abandon de l’élevage dans les régions de grande culture sur limons battants : « Dans les exploitations sans élevage et sans fumier depuis longtemps, le taux d’humus du sol a atteint aujourd’hui une valeur critique, en dessous de laquelle il ne saurait s’abaisser sans qu’il en résulte de sérieux inconvénients, ou sans que les inconvénients déjà constatés s’aggravent considérablement » (Barbier, 1950).

D’où diverses recommandations :

  • Jeanne Garola et Cadier (1950) veulent « maintenir un cheptel suffisant pour la préparation du fumier nécessaire ou de préparer du fumier dit « artificiel » afin d’éviter l’exportation des pailles qui doivent revenir au sol. »
  • Barbier (1950) suggère de concentrer la matière organique dans la couche superficielle du sol, au lieu de diluer l’humus dans toute l’épaisseur d’un labour profond. Donc retourner seulement le haut de la couche à travailler, en complétant par un sous-solage. Enfouir les pailles, au lieu de les exporter. Semer des engrais verts après la moisson.
  • Pour Riedel et Franc de Ferrière (1951), « la vocation culturale dominante des sols de Brie devrait être la prairie naturelle. En fait, cette vocation sera surtout répandue dans les secteurs où dominent les sols de limon blanc ».
  • Pour Lecomte et Riedel (1958 : 258 et 372), il faut pratiquer une rotation bien conforme à la nature pédologique de la parcelle.


Enfin la « battance »

Le qualificatif battant prépare la notion de battance, très liée à celle de stabilité (ou d’instabilité) structurale du matériau.

A notre connaissance, c’est en 1960 qu’apparaît pour la première fois le mot battance, appliqué à la terre, dans le livre Le profil cultural. Principes de physique du sol de Hénin et collaborateurs, chapitre LA STABILITÉ STRUCTURALE, paragraphe DÉGRADATION DE LA STRUCTURE (p. 96-100) :

« A) EFFET DE BATTANCE

C’est le mécanisme le plus visible de la dégradation de la structure ; ELLISON (1954) l’a nettement mis en évidence en étudiant les phénomènes d’érosions. Curieusement, on en parle surtout dans cette perspective, et fort peu en considérant la structure où son importance est cependant considérable. En voici la description : supposons une surface de sol plus ou moins motteuse sur laquelle tombe une pluie. Le comportement du sol dépendra dans une très large mesure de l’intensité de celle-ci. Il faut tout d’abord rappeler que la vitesse des gouttes et en définitive leur énergie, est en relation étroite avec leur dimension. Ainsi, d’après MIHARA (1952) une goutte ayant 1 mm de diamètre tombe à 4 m/s alors qu’une goutte de 5 mm tombe à une vitesse de 9 m/s. Considérons ensuite la vitesse de pénétration de l’eau dans le sol. Celle-ci est assez difficile à préciser, mais on conçoit qu’elle ait une limite supérieure. Chaque fois que l’intensité des précipitations dépasse la vitesse de pénétration, il se forme en surface un film d’eau puis une flaque. Comme l’arrivée de l’eau se fait en grosses gouttes sur de petites surfaces, on arrive fréquemment à des saturations locales de ce type.

Ayant précisé ces deux phénomènes, on peut envisager le comportement d’ensemble du sol. Pour une pluie peu intense, il ne se produit rien. Les gouttes se déposent doucement à la surface du sol et le liquide pénètre dans la masse de terre sans créer de saturation. Au contraire, si au début d’une pluie violente, tombant sur une terre sèche, les premières gouttes s’écrasent sans produire d’effet notable, dès qu’une mince couche de terre est mouillée, il se constitue une pellicule d’eau. Les gouttes suivantes vont alors attaquer énergiquement le sol. Après leur chute, elles éclatent, entraînant avec elles des particules de terre, qui retombent à des distances atteignant facilement plusieurs dizaines de cm et dépassant parfois un mètre. Elles possèdent une énergie considérable. Celle qui est représentée par un orage moyen permettrait de soulever la couche travaillée à un mètre de hauteur ; on conçoit alors que les agrégats soient disloqués. La terre qui retombe mélangée à l’eau prend une consistance boueuse et les éléments grossiers se séparent des plus fins. S’il y a ruissellement, ces derniers sont entraînés, sinon ils se déposent à leur tour et forment des dépôts lités caractéristiques.

On reconnaît facilement cet effet en examinant le terrain là où il existe une protection telle que des graviers, de petites plantes : le sol est protégé contre le choc direct de l’eau et il se forme des colonnettes. Les mottes elles-mêmes apparaissent burinées par cette action, prennent des formes mamelonnées assez étranges et sont détruites par les gouttes d’eau si la pluie dure assez longtemps. Pendant ce temps, les dépôts boueux s’accumulent dans les microdépressions du terrain et il est caractéristique de constater que les croûtes sont beaucoup plus épaisses dans le fond de ces dépressions que sur les petites éminences. Par exemple, les semoirs qui possèdent des rouleaux comprimant la terre derrière leur soc laissent ainsi la semence dans de petites dépressions. En terre battante, c’est un dispositif très critiquable car, s’il tombe une pluie violente, la zone semée sera recouverte d’une croûte particulièrement épaisse. Il est certes bon, dans bien des cas, de rouler la ligne de semis maïs il faudrait semer sur une petite crête de manière à ce qu’après ce tassement, le terrain reste un peu surélevé.

Enfin, la séparation du limon et du sable fin marque le terrain. Les travaux ultérieurs sont en effet impuissants à assurer un mélange suffisamment intime de ces plaques de terre et du substratum. Dans certains cas, le limon peut même s’infiltrer dans les fissures du terrain. Quoi qu’il en soit, ces mottes sont ensuite mal exploitées par les racines et sont une des causes de la formation des betteraves fourchues par exemple.

Cet effet ne se produit que si le sol n’est pas couvert. Des travaux déjà anciens montrent que, sous une culture couvrant bien, plus de la moitié des gouttes peuvent être interceptées. Elles s’écoulent alors le long des tiges et pénètrent au voisinage du collet, Dans le cas d’une prairie, cette interception peut être totale. Sous les arbres élevés, l’eau retombe des branches et prend une certaine vitesse ; les gouttes sont d’ailleurs assez grosses et leur effet est alors voisin de celui qui est produit par une chute libre. Ainsi l’action de la pluie, pour compliquée qu’elle soit, se trouve bien interprétée par le schéma proposé par ELLISON. Mais ce n’est pas là la seule action de l’eau sur le sol. »

* * *

Cette histoire est celle de la notion de battance en France. Elle concerne une forme de battance, parmi d’autres qui existent sur d’autres sols et sous d’autres climats dans le monde et qui sont exposées dans l’article Battance des sols.


Notes

  1. Il faut attendre 1929 pour que la classe granulométrique des limons apparaisse pour la première fois dans les Comptes-rendus de l’Académie d’Agriculture de France, dans les recommandations d’une commission chargée de proposer une méthode officielle d’analyse des terres remplaçant celle de 1898, qui ne considérait comme constituants physiques que le sable, l’argile, le calcaire et l’humus.


Références citées

  • Angran de Rueneuve, 1712. Observations sur l'Agriculture et le Jardinage, pour servir d’Instruction à ceux qui désireront s’y rendre habiles. Paris, t. 1, xiii + 384 + 22 p. [1] ; t. 2, 406 + 25 p. Texte intégral sur Gallica.
  • anonyme, 1854. Aphorismes ruraux. Société agricole, scientifique et littéraire des Pyrénées-Orientales, vol. 9 : 517-535. Texte intégral sur Gallica.
  • Bailly de Merlieux C.F., (dir.), 1835. Maison rustique du XIXe siècle. Encyclopédie d’agriculture pratique. T. 1, Agriculture proprement dite. La maison rustique, Paris, 568 p. Texte intégral sur le site de la bibliothèque municipale de Lyon ; Texte intégral sur Gallica.
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